Animalistes / pro-cheval : les stratégies sous-jacentes à l’oeuvre

Remise en cause du travail avec les chevaux: les stratégies sous-jacentes à l’oeuvre. Les comprendre, les prévenir

Au printemps 2025, une pétition réclamant la fin de l’utilisation des chevaux territoriaux à Questembert réunissait plus de 20 000 signatures. Une contre-pétition arrivait à peu près au même résultat. Dans ce contexte spécial, à l’occasion de la présentation d’un documentaire sur la vie quotidienne de ses chevaux territoriaux « Au son des sabots« , la ville de Questembert a réuni plusieurs acteurs du monde du cheval en Bretagne. Une table ronde sur le sujet du cheval territorial a eu lieu, réunissant l’Institut Français du Cheval et de l’Equitation, le Conseil des Equidés de Bretagne, le réseau Faire à cheval, les villes d’Hennebont et de Questembert. En fin de rencontre, un sociologue de l’Université Catholique de l’Ouest a apporté un éclairage très précieux sur la polémique qui avait alors cours.

Retour sur la contribution de Patrice Régnier à Questembert, juin 2026

« Je suis Patrice Régnier, sociologue, je suis maître de conférences à l’Université Catholique de l’Ouest-Bretagne Sud. Je travaille sur la problématique des relations entre les pro-chevaux et les pro-bien être animal depuis 5-6 ans. J’ai eu l’occasion de travailler avec Vanina Deneux, chercheuse à l’IFCE, et Hélène Roche, éthologue équin.

La question est de savoir à qui nous avons affaire, lors des signatures de pétition comme à Questembert. Ce ne sont pas uniquement des gens qui sont des « animalistes », des « antispécistes », même s’il y en a. En fait, cela va beaucoup plus loin que ça. Ce sont des gens pour qui le bien-être animal est important. Mais ils peuvent tout à fait ne pas connaître le cheval, en avoir une vision très idéalisée, mais qui, pour eux, est la bonne. C’est une idée du bien-être animal qui peut être fausse, mais pour eux, c’est la bonne. Et ce point est vraiment fondamental, et il faut lui accorder toute la légitimité possible. Parce que tous autant que nous sommes, nous avons tous un avis sur le bien-être des animaux. Et que cela nous plaise ou non, nous devons faire avec et l’accepter.

Je souhaite faire une comparaison avec le Marineland d’Antibes. Dans mon expérience personnelle, quand je suis arrivé au Marineland d’Antibes, j’étais plein d’a priori. J’ai écouté ce qu’on m’a dit, et là, je me suis rendu compte que, en tant que spécialiste, à mon petit niveau, des chevaux, j’avais des a priori que je reprochais aux non-cavaliers d’avoir. C’est-à-dire que moi-même, j’arrivais avec une attitude très négative. Alors j’ai commencé à écouter ce qu’on disait et à infléchir ma position initiale.

Comment voyez-vous la situation concernant les critiques sur les chevaux attelés ?

Ce que vous êtes en train de vivre ici, pour moi, c’est du pain béni en tant que chercheur, parce que c’est quelque chose que je vais pouvoir analyser en comparant très clairement avec Antibes.

Ce dont il faut prendre conscience, c’est que les acteurs des mouvements antispécistes ont des stratégies liées à qu’on appelle en sociologie de l’entrepreneuriat de la morale : Les personnes qui s’engagent dans cette dynamique cherchent à faire changer les normes pour que les normes d’un certain nombre de personnes, plutôt réduit, deviennent les normes générales. A titre de comparaison, c’est un peu ce qu’il s’est passé pour la limitation de la vitesse à 80km/h sur les départementales. C’est un groupe très réduit mais très actif qui a activé les bons leviers et obtenu un changement qu’une majorité ne souhaitait pas, et qui est devenu peu ou prou la norme, plus ou moins longtemps et plus ou moins partout.

Ces stratégies sont mises en œuvre de sorte à convaincre la majorité des gens que ce sont eux qui ont raison. Ils vont essayer de convaincre pas seulement ceux qui sont antispécistes, animalistes, ou écologistes, ils sont déjà convaincus. C’est vers la majorité de l’opinion que se tournent ces questions, afin de faire valoir que ce sont eux qui ont raison et non pas ceux qui font du cheval, ou ceux qui travaillent avec les chevaux. L’un des erreurs les plus massives qu’a commis le milieu depuis dix ans, c’est de partir de principe que les non spécialistes « n’y connaissent rien ». Ce n’est pas ça qui compte ! C’est qu’ils ont un avis, et qu’il faut les convaincre de la raison d’être des relations humains-chevaux.

Je vous rejoins sur le fait que le cheval est un partenaire et un collaborateur. Mais pour ceux qui ne pensent pas comme vous, vous êtes, nous sommes dans une logique d’exploitation, d’esclavage. C’est un fait avéré pour eux. Ils n’ont pas toujours tort, certaines pratiques et certaines actions de professionnels sont susceptibles de leur donner raison, et de porter le discrédit sur toute un ensemble de professionnels vertueux.

Donc, ce qu’il est vraiment important de saisir, c’est que les gens qui sont contre la pratique de l’équitation, contre le travail avec le cheval de trait, et qui mettent en œuvre les stratégies entrepreneuriat de la morale, ne sont pas des gens qui s’y connaissent véritablement, qui ont ce que j’appelle une connaissance éthologique « scientifique » (liée à ce que dit la science) ou « empirique » (liée à l’expérience personnelle), mais ce sont des gens qui ont un avis vraiment arrêté, lié à leur expérience à eux et leurs représentations (leur habitus, dira-t-on en sociologue) à eux. Et surtout, ce sont des personnes qui savent utiliser les réseaux internétiques, réseaux sociaux, réseaux médiatiques, pour convaincre. Dans leur raisonnement, les personnes « contre », donc elles-mêmes, sont celles qui ont raison.

Quelle serait donc la stratégie à adopter ?

A mon avis, la stratégie qu’il faut mettre en œuvre, c’est de démontrer factuellement, par des outils, comme le datafficheur et le cardio-fréquencemètre, dont vous avez parlé lors de la conférence. Ces outils sont vraiment pertinents car ils vont permettre de démontrer que le cheval n’est pas en souffrance. La FFE met en place un certain nombre de stratégies et de propositions qui concernent le versant « sportif ». Les utilisateurs des chevaux de trait sont un peu perdus dans la situation actuelle, potentiellement.

Il faut montrer ce qui est bien, ce qui est positif. Et qui ne laisse aucun doute. L’une des stratégies des antispécistes, par exemple, c’est montrer l’image d’un cheval qui a un regard spécial, qui peut faire dire « le cheval est en souffrance ». C’est peut-être le cas, mais c’est peut-être aussi qu’il a vu un seau de nourriture, ou qu’il a vu un congénère. Ils utilisent et sur-utilisent la photo hypercentrée d’une tête de manière totalement décontextualisée, pour qu’elle devienne hyper interprétable et c’est là-dessus que le système fonctionne en termes de réseaux sociaux. Il faut aussi faire savoir ce à quoi un comportement positif de cheval peut ressembler.

Il ne faut pas rentrer dans une lutte. C’est inutile, vous perdrez. Il faut rentrer dans une démonstration, mais dans une démonstration qualitative de ce que sont les relations anthropo-équines, humain-cheval. Il faut faire la démonstration que vivre et avoir une activité avec un cheval n’est pas nécessairement un esclavage, mais peut et doit être un partenariat.

Un dernier exemple : nous sommes des animaux. En tant que tels, nous recevons de nombreuses indications sur l’importance qu’est le fait d’avoir une activité physique pour notre bonne santé corporelle et mentale. On nous répète à l’envi qu’il faut avoir une activité physique en plus de nos activités professionnelles, les deux participant de notre équilibre. Il en va de même pour les chevaux. Si faire faire de l’exercice à un cheval est une bonne manière de contribuer à sa bonne santé, que cette activité participe à une vie allant dans l’intérêt du cheval, de son bon état mental, nous voyons poindre un axe de réflexion intéressant et de positionnement pour les professionnels que vous êtes. »

 

 

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